Cette année sera celle des hésitations et fera l'objet d'une correspondance fournie.
- Le 16 janvier
1911 : lettre
de son frère. Je te
renouvelle mes voeux. Je te souhaite avant tout de continuer à
bien te porter et de ne pas souffrir du climat ou de la nourriture
orientale. Je te souhaite aussi un avenir brillant et, quand tu
voudras te marier, la femme qu'il te faut et un ménage
heureux.
- Le 6 février
1911 : lettre
de son frère. Je suis
heureux de te savoir plus distrait et ayant repris la vie agréable
que tu as l'habitude de mener l'hiver. Le choléra étant
presque terminé, j'espère qu'il n'y a plus rien
à craindre pour les Européens.
J'ai lu avec intérêt ta considération sur
ta situation et le mariage. C'est d'un sage ! Mais toi qui
ne méprises pas l'argent tu marches dans les vues de petit
Père à ce sujet ! S'il compte te voir
épouser une jeune fille avec une dot assez ronde, que dirait-il
des 2.000 F de revenus auxquels tu fais allusion, cela fait 50.000
F de dot. Je crois qu'il est plus ambitieux que cela pour toi.
Mais fais ce que tu crois bien. Si tu aimes une jeune fille qui
t'aime, et que ta situation jointe à ce qu'elle peut avoir
te permet de vivre, ne regarde pas à quelques billets de
mille.
- Le 15 février
1911 : réponse
à son frère. Ta lettre du
6 m'est bien parvenue et je l'attendais avec impatience pour connaître
ta réponse à ma proposition. Je regrette que ce
soit la deuxième fois que tu déclines mon invitation.
Nous subissons un hiver d'une rigueur exceptionnelle, et depuis
1 mois il tombe de la neige presque tous les jours. En province,
le thermomètre est descendu jusqu'à moins 32 °
et ici nous avons eu moins 8 à 10 °. Maintenant il
dégèle. Vendredi dernier, nous avons eu une tempête
telle que l'on en a pas vu depuis très longtemps. La neige
est tombée très fine et serrée, et à
certains endroits il y avait de 75 cm à 1 m de
neige. Les rues étaient couvertes d'une couche de 30 cm.
Tous les services de bateaux, trams et voitures étaient
interrompus, presque tous les magasins étaient fermés
et nous-mêmes, devant l'absence totale de clients, avons
fermé à 1 heure 1/2 de l'après-midi. La ville
était déserte pendant toute la journée.
Tu me demandes si je joue au bridge. Je crois bien ! J'y
joue presque tous les jours. Ici c'est une rage, et on y joue
dans tous les salons. Je perds plus que je ne gagne, car je n'ai
pas beaucoup de chance, mais, comme nous ne jouons qu'à
1 para le point, c'est-à-dire 1/2 centime, il n'y a rien
de ruineux. C'est un jeu très intéressant et qui
tue bien le temps.
Je suis très souvent en visites et en soirées et
je ne m'ennuie pas trop pour l'instant.
Le choléra a complètement disparu depuis 3 ou 4
semaines.
Les questions d'argent ont toujours été un point de discorde entre les 2 frères et leurs parents très attachés aux biens matériels. Il est intéressant de savoir l'importance que cela prenait dans les familles bourgeoises de cette génération. Le frère de Louis, Alfred, est resté veuf après un an de mariage. Bien entendu comme il était encore jeune ses amis et la famille lui ont conseillé de se remarier. Eh bien ! les parents ont tellement fait qu'il a dû rompre avec une jeune fille qui lui plaisait. Les parents ont fait des misères à sa première femme avec qui il a dû faire un mariage d'amour ; elle n'avait apporté qu'une petite dot. Dans la suite de ce récit il en sera de même avec Louis, nous n'en sommes pas là, mais il en est quand même déjà question entre les 2 frères au sujet d'une jeune fille pour laquelle il a des idées. Voici la suite de cette lettre :
Tu te demandes ce que petit
Père dirait de 50 000 F de dot pour moi. En effet,
je reconnais que c'est peu ; mais alors où pense-t-il
que je trouverai plus, et qu'espère-t-il ? Ce n'est
vraiment pas ici que l'on trouve des dots de 200 000 F.
Je ne m'emballe pas sur cette question, car je ne veux pas me
marier pour traîner la misère. Surtout ici où
l'on dépense beaucoup quand on occupe une certaine situation.
Je ne demanderais certes pas mieux que petit Père me trouve
une femme bien ayant de l'argent, mais alors qu'il le fasse !
Quant à mon séjour ici, cela tient toujours à
un fil et à la première occasion si je trouve quelque
chose à Paris je rentre,
- Le 12 mars 1911 ; à son frère. Quant à moi, j'en suis toujours au même point, et il n'y a rien de changé dans ma situation. Je ne peux pas songer à me marier maintenant avant d'avoir 1°) une bonne position ; 2° )savoir si je resterai ici.
Ducouret et moi avons entrevu
la possibilité de nous associer pour faire quelque chose
ensemble, par exemple la représentation de fabriques à
Paris. Nous sommes en correspondance à se sujet, et dès
que nous aurons le strict nécessaire pour vivre nous marcherons.
La semaine dernière, je suis allé 3 fois au théâtre
voir Ferandy de la Comédie française. J'ai vu jouer
Blanchette, les marionnettes de Brichanteau. Le tout très
bien, beaucoup de succès pour Ferandy. Salle comble.
- Le 11 avril 1911 : à son frère . Je commence aussi à éprouver le besoin
de ne plus rester seul et je voudrais bien aussi me marier.
Quant À ma situation, elle est toujours la même,
incertaine et ennuyeuse au plus haut degré. Cela m'ennuie
de capituler et de faire voir à ces gens que je suis obligé
de partir à cause d'eux. Je suis donc tout à fait
dans le doute et ce n'est peut-être que la question mariage
qui m'en sortirait. Je me demande justement si je n'aurais pas
mieux fait, en quittant le régiment de retourner chez Mr.
H à Harburg.
Nous partons le 19 pour une excursion de 6 jours comme l'an dernier
; nous serons 20 ou 22 personnes et nous nous promettons de bien
nous amuser..
Ce soir je dîne au consulat. La semaine dernière,
j'ai dîné 5 fois en ville. Je ne perds pas de temps.
- Le 28 avril
1911 : à
son frère. Dans mes
dernières lettres à la maison j'ai parlé
mariage. On me dit toujours d'attendre, et aujourd'hui, j'écris
à petit Père pour lui dire que je suis arrivé
au tournant de ma vie. En deux mots, j'aime une certaine personne
pour laquelle je n'avais encore que de la sympathie. Mais ceci
vient de se transformer ces jours-ci au cours de l'excursion dont
je t'ai parlé. Cette demoiselle qui jusqu'à présent
était toujours réservée envers moi, a pris
une attitude telle qu'il ne m'est plus permis
de douter. Il ne tiendrait qu'à moi de lui faire avouer
son amour, mais je veux avant cela attendre l'avis de la famille.
Je t'en ai déjà parlé, c'est Marie-Thérèse fille de Mme Vieillot. Elle est parfaite
sous tous les rapport, jolie, très instruite, de très
bonne éducation et, ce qu'il y a de mieux, c'est que je
suis certain qu'elle m'aime. En ce qui me concerne, j'ai toujours
eu pour elle une grande sympathie, je dirais même plus,
je crois que je l'ai toujours aimée. Nous avons toujours
été très réservés car je n'ai
pas voulu brusquer les choses, mais il paraît qu'elle non
plus ne peut plus résister.
Bien que nous n'ayons jamais entamé cette question, je
sais que nous nous sommes compris et je m'en voudrais si elle
devait être déçue.
Pour ma part, je suis convaincu que je l'épouserai, car
si nous sommes d'accord, je ne vois pas ce qui m'en empêcherait.
Je ne pense pas que l'on fasse objection à la maison. En
tout cas ils auraient tort, car je préfère me marier
avec une personne que je connais depuis 2 ans, qui est bien et
qui me plaît. Voilà où j'en suis.
Dernières nouvelles de Marie-Thérèse Vieillot 1888-1985: Née à Salonique, commence à Constantinople des études d'infirmière qu'elle viendra seule terminer à Paris en 1912. Elle fréquente aussi l'École pratique de service social. Durant la guerre mondiale 14-18, elle est infirmière de la Croix Rouge. À partir de 1917, elle est interprète auprès des missions américaines. Elle orrganise les services d'entraide des régions libérées dans l'Aisne. Ayant de nombreuses relations aux USA, elle obtient une bourse d'étude pour l'année 1920-1921, la première accordée à une française, pour suivre les cours de travail social d'une université, la Simmons College of Social Work de Boston.
À son reour en France, Marie-Thérèse, collabore aux activités de l'École pratique de service social, tout en travaillaant à la création du premier service social de la Clinique Baudelocque et, en 1923, le premier service social de l'enfance auprès du tribunal pour enfants de la Seine. En 1931, elle prend la direction de la première expérience française de centre d'observation au foyer de Soulins à Brunoy. Après un nouveau voyage aux USA, en 1934 et 35, Marie-Thérèse Vieillot dirige deux écoles de service social à Stasbourg puis à Rouen. Elle prend sa retraite en 1951.
D'après un texte de Sylvain Cid .
-
Le 2 mai 1911
: Petite Mère
annonce à Alfred . Nous lui avons demandé (à
Louis) de se renseigner sur l'affaire de Mme. Vieillot, ce qu'il
n'a pas fait. Mr. Macry nous a dit que la demoiselle n'a pas de
dot, et que sa mère lui donnera 115 F par mois. Louis a
envisagé de reprendre le commerce mais n'en a jamais parlé
et il ne sait pas dans quelle conditions. ( Louis à
ce sujet pense s'associer avec Mme. Vieillot, mais pas
de reprendre l'affaire ; les parents ont mal compris . Il dit
qu'il resterait encore quelques temps aux EOB et vivrait alors
bien modestement ).
;Cela nous ferait de la peine
qu'il se fixe à Constantinople sans avoir la faculté
de le quitter et si plus tard il trouvait une situation en France,
c'est sa femme qui serait éloignée de sa famille.
- Le 3 mai 1911 : Petite Mère continue . Nous
avons reçu une lettre de Louis ce matin, il est toujours
décidé à épouser cette demoiselle
après avoir appris que la maison fait de 6 à 700.000
f r. d'affaires dont il n'a aucunes preuves ; s'il y entrait il
ne pourrait avoir que le 1/4 ou le 1/5 e des bénéfices
puisqu'il y a la mère et les 3 autres filles ; ce n'est
pas cela qui lui permettrait de faire des économies pour
revenir en France. Il ne pourrait se payer un voyage par an et
nous ne le verrions plus. Ton père a beaucoup de peine.
Ecrit à Louis.
(les parents font preuve d'égoïsme, il ne pensent
qu'à la peine de ne pas revoir leur fils et se moquent
bien de son bonheur).
- Le 3 mai
1911 ; Alfred
à Louis.
Je souhaite pour toi tout
le bonheur possible. Petit père t'a écrit qu'il
ne tient pas tellement à te voir marié là-bas
et qu'à Constantinople la question argent est importante.
Tu étais assez d'accord avec lui à ce sujet. Aussi,
ne sachant pas les choses si sérieuses, j'espérais
que tu pourrais revenir en France et chercher à t' y marier.
Je parle là comme si ton mariage était un fait accompli
car je considère la chose comme faite. Après ce
que tu me dis, il n'y a pas à hésiter. Je sais que
connaissant bien cette jeune fille, tu n'agis pas au hasard et
que tu as bien réfléchi. Tu me demandes mon opinion,
je ne peux mieux te la résumer qu'en ces quelques mots
« vous vous aimez. J'en suis heureux pour toi. Vous
vous mariez et il n'y a rien à regretter ».
Tu prendrais donc la suite de la maison? Renseigne-toi bien avant.
Dans le commerce on peut avoir bien des surprises. Tu es capable
de te faire là une belle situation si l'affaire est bonne.
- Le 3 mai 1911 : Petite Mère à son frère. Nous avons reçu une lettre de Louis ce matin,
il est toujours décidé à épouser cette
demoiselle après avoir appris que la maison fait de 6 à
700.000 fr d'affaires dont il n'a aucunes preuves. S'il y entrait
il ne pourrait avoir que le 1/4 ou le 1/5 des bénéfices
puisqu'il y a la mère et les 3 autres filles ; ce n'est
pas cela qui lui permettrait de faire des économies pour
revenir en France, il ne pourrait se payer un voyage par an et
nous ne le verrions plus. Ton père a beaucoup de peine.
Ecris à Louis.
( les parents font preuve d'égoïsme, il ne pensent
qu'à la peine de ne pas revoir leur fils et se moquent
bien de son bonheur).
- Le 8 mai
1911 : lettre
à son frère. J'ai bien reçu
tes lettres, et je réponds à tes questions.
D'abord je ne suis pas engagé comme tu le supposes, mais
il est temps que je prenne une décision car je viens de
me heurter, comme j'en étais sûr, à la question
financière qui prime tout chez nous. Je reçois lettres
sur lettres de Champagne, plus un télégramme, et
l'on me fait de grands reproches ; on me parle d'abandon et d'égoïsme.
Bref, c'est lamentable !
Et pourtant si tu savais comme je l'aime, cette jeune fille, et
elle, je crois, encore plus que moi ! Il m'est toujours temps
de reculer, car je n'en ai causé à qui que ce soit,
pas même à la personne en question, mais cela me
coûtera beaucoup, et je me rends très bien compte
que l'on aura de la peine à me marier par la suite. Si
je romps, j'ai l'intention de quitter Constantinople, le plus
tôt possible.
- Le 9 mai 1911 : réponse à son frère
. Une lettre de 6 pages
que je vais résumer.
Je ne sais plus très
bien où j'en suis actuellement et je ne sortirai de cette
impasse que profondément blessé. Songes que je suis
seul ici pour supporter ce qui m'arrive. En outre, Marie-Thérèse
Vieillot a un caractère renfermé et méfiant
et ne se livre pas de prime abord, sa force d'énergie lui
a permit de dissimuler l'affection qu'elle a au fond pour moi.
Bref, il semble qu'elle n'ait plus été à
même de se contenir plus longtemps, car brusquement son
attitude a changé complètement. Cela fait 3 semaines
que j'ai deviné sa pensée. J'avais bien remarqué
de temps en temps un regard plus prolongé, ou même
une certaine joie de me voir, mais je n'y attachais pas d'importance.
Dans notre bande, bien qu'assez libres, nous sommes très
corrects , nous ne nous permettrions pas de donner le bras ou
la main à une de ces demoiselles si ce n'était pour
un passage dangereux. Aussi, quel fut mon étonnement pendant
nos 6 jours d'excursions quand je la vis venir à moi avec
un regard significatif, me serrer la main plus fort que jamais
et ne plus me quitter pendant les promenades. Je ne pouvais plus
me tromper, elle m'aimait ! mon émotion fut grande. Nous
n'avons échangé que des banalités, mais 2
coeurs qui s'aiment se comprennent sans causer. C'est donc au
cours de cette sortie que je découvris en moi cet amour
pour elle qui sommeillait depuis si longtemps et je n'ai pu y
résister. Naturellement, cela sauta aux yeux de nos amis
malgrè notre réserve. Quelques allusions discrètes
de ses amies me permirent de savoir que cela couvait depuis longtemps.
Bref, il n'y avait plus de doute et je me sentis bien pris.
Rentré en ville, j'écrivis à la maison pour
connaître leur opinion, car je ne voulais rien faire sans
leur avis. J'envisageais toutes les réponses et dans le
cas où cela ne marcherait pas, je voulais avoir le temps
de disparaître avant qu'il ne soit trop tard.
Tu connais la réponse des parents : refus absolu et une
engueulade monstre. Ils prétendent que je les mets devant
un fait accompli, ce qui est inexact. Ils me traite d'ingrat parce
que je veux les abandonner pour me fixer à l'étranger.
.
J'avais souvent parlé de mon retour, m'ennuyant tant aux
EOB qu'à Constantinople en général, surtout
à cause de mon célibat, c'est pour cela que j'en
avais causé à la maison. Or on me répondait
toujours évasivement, puisque j'avais le temps, rien ne
pressait, il était peut-être bon de rester aux EOB.
Il fallait attendre, on s'occuperait de moi et l'on me trouverait
ce qui me fallait en France. Je sentais que j'approchais du but
et il était nécessaire et urgent de se décider.
Il ne faut pas que l'on s'étonne à la maison que
je pose si brusquement la question. Comme je leur ai demandé
une réponse par retour ils croient le fait accompli. J'ai
brusqué pour les décider à répondre
catégoritquement, oui ou non.
Le Consul à qui j'ai fait demander, a répondu qu'il
était enchanté, que ce serait un des rares mariages
fait ici à sa vive satisfaction.
Restait
la question financière. Je suis allé voir le sous
directeur du CL que je connais bien. Il comprit très bien
l'affaire, il l'avait entrevue depuis longtemps. La mère
fera une rente de 3.000 frs à chacune de ses filles à
partir du jour de leur mariage. La maison qu'elle tient a une
valeur de 500.000 frs et il doit y avoir d'autres ressources.
Il est navré de ces difficultés. Il s'est offert
pour tâter le terrain, il va voir Mme. Vieillot pour lui
faire comprendre que ce mariage est impossible.
Quant à reprendre l'affaire, cela s'arrangerait probablement
assez bien.car Mme. Vieillot est fatiguée. C'est une maison
qui en 1899 avait une valeur de 100.000 frs, et maintenant elle
a bien progressé. Elle représente les ciments Lafarge,
la Sté. Decauville, et plusieurs fournisseurs de matériel
pour les travaux publics et les mines. Cette affaire est bonne
et pourrait être agrandie. La grosse question c'est qu'il
faut abandonner la famille, les amis, la France pour se fixer
si loin ! De plus je me heurte au refus catégorique des
parents.
Il est vrai que je ne suis pas engagé, n'en ayant jamais
causé, mais pour m'en tirer, il faut que j'agisse vite
et que mon départ d'ici s'en suive. Ce qui me chagrine
le plus, c'est de faire de la peine à cette petite qui
ne sait encore rien de toutes ces difficultés.
Ce sera Mme. Vieillot qui l'apprendra petit à petit à
sa fille en lui évitant trop d'émotions. Je crains
qu'elle ne s'en remette jamais. Quant à moi je ne sais
pas ! toutefois, j'aurai la conscience tranquille, car j'aurai
agi avec délicatesse.
J'ai été heureux jusqu'ici, car je n'étais
pas encore arrivé à ce tournant de la vie, et je
pourrais continuer à l'être si on me laissait faire.
- Le 11 mai
1911 : Louis
à son frère. J'en suis toujours
au même point et triste de voir que cette affaire ne s'arrangera
pas. Je n'ai pas revu la demoiselle, mais demain, jour de réception,
je serai obligé de m'y rendre, car mon absence pourrait
sembler bizarre. C'est étrange que chez nous, on envisage
toujours la question argent la première et que ce soit
les parents qui veuillent faire les mariages. Dans les lettres
de petit Père, il n'est pas question des sentiments, ce
qui le désole : c'est de me voir épouser une femme
sans fortune. La plus belle phrase de lui est celle-ci : "Toutefois,si
tu tiens absolument a faire une bêtise malgré nous,
saches que nous ne donnerons notre consentement que si le mariage
te vaut une situation de 12 à 15.000 frs par an ; au-dessous
nous ne pouvons consentir à rien".
C'est comme si on traitait une affaire commerciale !! Et encore
une autre : "Je t'ai toujours dit et je te le répète
encore, en cas de mariage à l'étranger, exige la
dot qui te rendra indépendant, sinon ne fais rien. Quel
malheur que tu te sois laisser pincer comme cela malgré
tous mes avis et ceux de Mr. Orosdi. Ah, je ne vais pas être
fier vis-à-vis d'eux lorsqu'ils sauront cela."
Il croit donc que le coeur se commande ! ? "Sinon ne fais
rien" dit-il. Alors devrais-je rester seul parce que je suis
à l'étranger et que je ne trouve pas à épouser
une fortune ? A cela j'ai répondu : " il me semble
que petit Père est mieux placé que tout autre pour
comprendre la chose. N'a-t-il pas lui-même quitté
les siens pour se fixer en France et y créer une famille
? A-t-il été plus malheureux pour cela ? Je ne le
crois pas".
Je ne vois pas très bien comment nous allons nous entendre.
Je prévois un refus net de sa part et alors je rentrerai.
Pour l'instant je ne suis nullement engagé, envers qui
que se soit, mais l'attitude de la demoiselle me fait voir que
nous nous sommes compris. Il faut qu'il y ai une explication,
je ne dois pas la laisser espérer inutilement.
- Le
16 mai &
17 mai 1911 : à
son frère.
J'ai reçu ce matin
une dépêche de Champagne me disant "acceptons
si aucun obstacle notoire, câble résolution".
Dans la lettre annoncée :
Ils se sont rendus à l'évidence, mais cependant
leur lettre ne montre pas encore beaucoup d'enthousiasme. Ils
me disent qu'ils me laissent toute liberté d'agir, mais
ils me présentent encore toutes leurs observations. Ils
conviennent qu'ils se sont emballés et disent "nous
avons eu le temps de nous ressaisir et nous ne voyons plus l'affaire
sous le même jour".
Cela me donne donc à espérer. En principe, ils acceptent
si les conditions sont assez avantageuses.
Je les ai remerciés de leur décision et j'espère
que ce n'est pas par contrainte qu'ils sont décidés
à me laisser faire. Après ce changement, je suis
décidé à poursuivre et j'épouserai
celle que j'aime. C'est là le principal et j'en suis très
heureux ! J'ai toujours pensé que cela devait aboutir.
Je te tiendrai au courant des événements.
Un ami, Mr. Macry, qui se trouve à Paris est allé
voir nos parents. C'est lui qui les a renseignés et qui
a laissé entendre que la dot ne serait pas élevée
attendu qu'il y a 4 filles. C'est pour cela que l'on s'est emporté
à la maison. Depuis, Mr M acry a revu les parents, et je
comprends maintenant que cette visite les aura convaincus.
Depuis 5 jours je suis à la campagne, à Péra.
J'ai déjà fait du canotage, il fait chaud. Ce soir
je suis invité à dîner en ville.
- Le 20 mai 1911 : dans une lettre de sa mère. Depuis que nous t'avons écrit,, nous avons réfléchi et pensé que tu ne retrouverais peut-être pas une situation de suite si tu rentrais en France, que tu t'ennuierais inoccupé ; que tu regretterais toujours cette demoiselle, que tu gagnerais peut-être suffisamment et que si tu étais heureux comme cela, nous nous contenterions de te voir tous les ans plutôt que de te savoir triste près de nous. J'espère que tu vas nous envoyer par dépêche les renseignements que nous te demandons, fais ce que tu voudras, nous ne voulons pas t'influencer, ne te tourmentes plus.
- Le 31 mai
1911. à
son frère.
Une lettre de 3 pages doubles
avec beaucoup de répétitions, écrite du Yacht-club
de Moda où il passe la soirée. En voici un résumé.
Une lettre de Champagne
lui laisse entendre que les parents sont hantés par l'idée
de l'argent. Il pense que leur consentement lui été
accordé c'est parce qu'ils ont vu que la situation s'améliorait.
La réponse de Louis les a désillusionnés,
en effet d'après les renseignements communiqués
par Mr Tanqueray, Mme. Vieillot veut bien le prendre dans son
affaire mais seulement dans 2 ou 3 ans et ne veut pas que cela
soit une question sine qua non. Sur ce, son père s'emballe
de nouveau : s'il avait su, il n'aurait pas donné son consentement.
C'est toujours la question intérêts qui prime, et
plus loin « Je connais bien les Orientaux c'est bien
là leurs raisonnements ». Il oublie que cette
famille est restée essentiellement française sous
tous les rapports. Il prétend que si Mme. Vieillot l'engage
à rester, encore un temps aux EOB , c'est parce qu'elle
ne veut pas de lui, mais seulement caser sa fille, qu'il le voit
mal embarqué. Bref ils se font des idées noires.
Mr Tanqueray a proposé à Louis de le seconder. A
cela son père répond que c'est pour le consoler
de ce que Mme. Vieillot ne le prend pas dans sa maison.
Tous
les prétextes sont bons pour casser les projets de Louis,
il envisage même la possibilité d'un remariage de
cette dame, ce que Louis trouve stupide, car elle a la cinquantaine
et elle est veuve depuis 15 ans avec 4 filles, si elle avait voulu
se remarier cela serait déjà fait. A la suite du
consentement de son père, il a fait intervenir son ami
du CL auprès de Mme. Vieillot. Elle est enchantée
de ce projet dont Louis lui a parlé également. Quant
à la demoiselle, cela lui a provoqué une certaine
émotion, qui l'empêche de se décider de suite.
Mme. Vieillot reste sur ses positions pour prendre Louis dans
sa société et confirme le montant de la rente versée
à sa fille. Louis lui fait entièrement confiance
car ce n'est pas une Orientale comme le dit son père, de
plus il rajoute que si les amis de Louis voient la chose d'un
bon oeil, ce n'est que pour pousser à la roue et se moquer
de lui.
- Le 12 juin
1911 : à
son frère.
Louis annonce à Alfred
qu'il est fiancé officieusement depuis la veille. Personne
ne le sait parce qu'il ne veut pas que les parents l'apprennent
indirectement. Comme ils ont donné leur consentement, il
a entrepris ses démarches auprès de Mme. Vieilotieillot
qui les a acceptées avec enchantement. Quant à la
jeune fille, sa timidité l'empêchait de se prononcer,
c'est seulement hier qu'ils se sont engagés et Louis en
est tout heureux.
Mais la valse hésitation
des parents reprend à nouveau, Toujours la même chose,
"s'ils avaient su ils n'auraient pas donné leur accord",
Louis craint qu'ils ne fassent une gaffe, il est sans nouvelles
depuis le 1er juin. Son père est toujours à la recherche
de renseignements sur les finances de la famille Vieillot par
amis interposés.
Louis va demandé à ses parents d'adresser leur demande
à Mme. Vieillot ce qui lui parait être la moindre
des corrections.
- Le 17 juin 1911 : à son frère. Je vais être obligé de quitter
Constantinople pendant 2 mois, car je m'embarque dans 10 à
12 jours pour la mer Noire où je dois accompagner un ingénieur
Anglais qui va explorer une région où l'on a découvert
du cuivre. Un syndicat est formé pour ces recherches et
une Cie. sera créer avec un capital de 40 000 000 de frs.
environ. Il paraît que c'est une affaire merveilleuse. Si
tu as des bouquins qui traitent des mines de cuivre, envoies les
moi ainsi qu'un dictionnaire technique anglais-français.
- Le 27 juin 1911 : à son frère. Le Sultan est rentré hier de son voyage en Albanie. On lui a fait une réception grandiose.
- Le 27 juillet
1911 : à
son frère. J'ai quitté
la mine sous la pluie, le 21, à cheval, pour aller à
Fatsa prendre le Phrygie, de la Cie. Paquet de Marseille.
Nous avons embarqué le 22 vers 4 heures du soir et nous
sommes arrivés ici hier matin, 26 juillet à 8 heures,
après avoir fait une mise en quarantaine de 24 heures à
Sinope ayant touché à Samsoun où règne
le choléra. Le premier jour nous avions assez de mer, mais
malgré cela, tout allait bien, le reste du voyage par mer
était très calme. Voyage épatant avec beaucoup
de déplacements à cheval.
Pendant ce voyage je n'ai reçu aucun courrier, à cause du mauvais temps et du choléra.
Je t'envoie ce jour deux petits paquets d'échantillons divers, tu me diras ce que tu en penses.
En débarquant je suis
allé chez Mme.Vieillot Elle a reçu la demande ;
je ne lui ai parlé que 5 minutes faute de temps. Je vais
la revoir aujourd'hui, je te tiendrai au courant.
Dimanche soir un incendie colossal a détruit la moitié
de Stanboul. Il y a des milliers de maisons détruites,
c'est à environ 1/4 d'heure de chez Orosdi. J'y suis allé
mais n'en ai vu qu'un coin. Cette nuit nouveau feu, 3 maisons
détruites en face de notre magasin. Nous avons le choléra
dans notre ville.
On dit que les affaires du Yémen, du Monténégro
ne vont pas du tout, et que le choléra sévit dans
la ville.
- Le 9 août
1911 : à
son frère.
J' habite en ce moment à
Pendik lieu de villégiature des Vieillot je suis logé
en face de chez eux, dans une grande propriété,
chez un français qui m a offert une chambre. Je dîne
chez les Vieillot tous les soirs. Mon ami Tanqueray demeure à
côté dans une maison qu'il loue tous les étés.
As-tu vu la photo de Marie-Thérèse ? que j'ai envoyée
à la maison.
Il est encore question d'argent dans ces lettres et des conseils
d'économies. Son père espère que la fiancée
apportera un trousseau comme c'est l'usage. Il lui donnera comme
à son frère son livret de caisse d'épargne
(15 000 frs) plus un prêt de 3 000 fr avec intérêt
de 3%. Il ne peut l'aider , il a besoin de ses rentes pour vivre.
- Le 7 octobre 1911 : à son frère. Ce matin, le train dans lequel je me trouvais en a tamponné un autre ; heureusement que j'étais dans le 2e Wagon, je n'ai ressenti qu'une secousse. La tête du premier wagon a été complètement enfoncée ainsi que le fourgon et 5 ou 6 voitures de l'autre train. Pas de morts ; 4 ou 5 blessés
- Le 18 octobre 1911 : à son frère. Une loi a été acceptée par le parlement, portant les droits de douane sur les marchandises Italiennes à 100%. On ne connait rien de la situation les informations étant toutes contradictoires. Il semble cependant que les Turcs sont désespérés et sentent leur fin prochaine. Les journalistes Italiens ont été expulsés et il parait qu'on va en faire autant avec les professeurs. Le gouvernement a mis les compagnies de chemin de fer en demeure de renvoyer le personnel Italien ; c'est maintenant chose faite. Il est probable que petit à petit on va mettre les Italiens dans l'obligation de quitter le territoire Ottoman, du reste, on leur créera tant de difficultés qu'ils s'en iront d'eux mêmes. Une gêne générale pèse sur le marché et personne ne peut prévoir ce que nous réserve l'avenir.
- Le 27 octobre
1911 : à
son frère.
Je suis depuis 1 semaine à
San Stéfano, sur la côte d'Europe, à 40 minutes
en chemin de fer, au bord de la mer; je m'y suis rendu le lendemain
de la rupture chez 2 amis qui m'ont invité pour la chasse à la caille. J'y vais
tous les matins à 6 heures , mais nous ne faisons pas grand
chose, la saison des cailles étant presque terminée.
Cela est une distraction pour moi et m'évite de penser
à mes peines.
J'ai dit à Léopold Back que mes fiançailles
étaient rompues. Pour lui, j'ai bien fait et il m'approuve.
Mme Vieillot hésite pour aller en France, ayant des intérêts
avec les Italiens, elle préfère attendre les événements.
- Le 13 novembre
1911 : La guerre avec les
Italiens continue mais les nouvelles sont très rares et
toujours contradictoires. Il paraît cependant évident
que les Italiens se font battre et ils auront du fil à
retordre.
- Le 22 décembre
1911 : à
son frère.
Je suis allé à
Panderna dans la mer de Marmara, à moitié chemin
d'ici aux Dardanelles. J'étais en partie de chasse avec
3 amis, dont le consul suppléant de France et un élève
vice-consul. Nous avons fait une excursion merveilleuse. Nous
fûmes très bien reçu par l'agent consulaire
de Panderna. Ce pays se trouve à 6 heures de bateau, nous
avons fait 5 heures de route pour rejoindre une ferme du Kédive
d'Egypte où nous étions recommandés par l'agent
consulaire. Nous fûmes admirablement reçus et y avons
passé 2 nuits. La chasse a été mince, car
il y avait beaucoup de brouillard. Nous avons rapporté
2 lièvres et 19 perdrix que nous avons distribués
aux amis à notre retour. C'est une partie intéressante
mais un peu chère, il faut compter 1 £ turque par
pièce de gibier. Au retour nous avons été
retardés par la tempête. Après 6 heures de
traversée très dure, il nous fallut revenir en arrière,
la mer grossissant toujours. Le calme ne revint que 2 jours plus
tard.
Hier je suis rentré de chasse à 5 heures du soir
et je suis allé au théâtre voir Marthe Régnier
dans "Le Goût du Vice". J'y retourne ce soir pour
la dernière, voir "Papa".
En cette fin d'année, et dans les jours suivant, la correspondance que Louis entretient avec les siens a pour but le remariage de son frère et sa situation à venir. Les parents ont toujours des problèmes avec les mariages concernant leurs 2 fils, quand ce n'est pas avec l'un c'est avec l'autre !
- Le 29 décembre 1911 : La guerre ne les dérange pas beaucoup et l'on n'en sait pas grand-chose, les mauvaises nouvelles étant arrêtées par la censure. On parle vaguement de Paix mais on ne sait pas trop ce qu'il peut y avoir de fondé dans ces rumeurs. La politique du moment ,ici, n'est pas très bonne et la chambre perd son temps à discuter un paragraphe de la constitution.