- Le 2 janvier
1913 : J'ai assez bien enterré
l'année 1912, autant que le permettent les régimes
de l'état de siège. J'avais chez moi 3 amis à
dîner et après le festin , nous allâmes sabler
le champagne en joyeuse compagnie. Ce soir on recommence. Un de
mes amis du consulat et moi offrons un dîner, nous serons
13 personnes, curieuse coïncidence pour commencer l'an 1913.
Il faut avoir un bon estomac pour résister
à une journée comme celle du 1er janvier. Partout
on vous offre : chocolat, thé, liqueurs, etc,etc...
J'ai fait mon début à la réception
de l'ambassade (11heures du matin). Beaucoup de monde, discours
du premier député de la nation et réponse
de l'ambassadeur. La cérémonie revêtait un
caractère inusité dû à la présence
des officiers du "Léon Gambetta" en grande tenue
et la musique du croiseur. Toasts nombreux, marseillaise, Sembre
et Meuse, petits fours, cigarettes, serrements de mains (oh combien
! ). Mr. Boppe, conseiller d'ambassade, auquel je présentai
mes voeux.
Déjeuner chez L.B. après
que nous soyons passés chez le Consul. Puis à 2
heures 1/2, je commençai ma course aux visites : total
20; pour terminer, dîner chez les R.que j'ai dû quitter
à 11 heures du soir (23 heures nouveau style) m'endormant
sur le bridge.
Le 12 janvier
1913 : Louis est à
Smyrne d'où il écrit à son frère pour
parler de son travail. Le 1er Mars il est de nouveau à
Constantnople.
- Le 12 janvier
1913 : Je suis rentré
hier soir de voyage et n'en suis pas fâché.
Je
vais partir dans quelques jours pour Uskuk.Je dois rester encore
ici pour 2 mois, il y a beaucoup de travail à cause des
nouvelles situations crées par les événements
qui sont gênants pour tout le monde et pour moi également.
J'avais acheté à Constantinople du matériel
d'occasion à un bon prix, mais actuellement je n'arrive
pas à le revendre la situation fait que personne n'entreprend
de constructions. Il faudrait pour cela que la concession du chemin
de fer Smyrne-Dardanelles soit accordée.
- Le 1er mars 1913, à son frère : Rien de nouveau, aucun incident, pas de
nouvelle, calme complet. Je suis toujours pris tous les soirs
et les jours passent agréablement. Aujourd'hui j'étais
invité à un thé dansant à bord du
Victor Hugo.
C'était charmant. Je m'y suis rendu vers 4 heures 1/2.
Le bateau était très bien décoré de
trophées et de fleurs, la musique du bord jouait les valses
les plus entraînantes. Monde des plus sélects, jeunes
filles charmantes et enthousiasme parfait. on se sépara
vers 7 heures 1/2 après avoir bu force coupes de champagne
et dégusté des friandises excellentes. Deux buffets
ravissants étaient disposés, l'un dans le carré
des officiers, l'autre dans la salle à manger du commandant.
Les appartements de ce dernier sont une merveille et se composent
d'un salon, un cabinet de travail,une salle à manger, deux
chambres à coucher, un cabinet de toilette salle de bains.
Je n'ai pas de réponse concernant ma demande de période
militaire pour cette année. Je voudrais bien qu'elle soit
acceptée, car ce serait une bonne occasion pour aller en
France.
Demain débute une troupe française qui va nous donner
12 représentations que j'irai voir en partie, entre autres
: Lotte, L'âne de Buridan, Primerose, Simone.
- Le 13 mars
1913 : Calme complet si ce
n'est la chute de Janina. On parle de celle d'Andrinople pour
bientôt, mais on commence à ne plus y croire qu'à
moitié.Le calme le plus absolu ne cesse de régner,
et c'est probablement le calme précurseur de la tempête.
Il y aura certainement une révolution sous peu. Cette situation
interminable finit par énerver tout le monde et les esprits
sont très montés. Le beau temps étant revenu
je suppose que les hostilités vont reprendre. L'histoire
est loin d'être finie car il parait que les Grecs et les
Bulgares ne sont plus très d'accord.
Le tennis que je pratique et la vie de patachon que je mené
ne me font pas maigrir pour autant. Je n'ai pas de réponse
pour ma période militaire.
- Le 29 mars 1913 : Andrinople est enfin tombée. Les Turcs ont accepté cela avec une résignation presque ridicule ; ils considèrent cela comme une victoire et prétendent que cette belle défense va servir à remonter leur moral. Ils s'apprêtent, disent-ils, à se venger à Tchataldje. Mais en attendant, il parait qu'ils s'y font battre. Maintenant on se demande si les Bulgares, grisés de leur succès ne vont pas s'attaquer à Tchataldje et y faire venir toutes leurs pièces de siège. Il n'y aurait rien d'impossible à ce qu'ils aient l'intention de marcher sur Constantinople. Nous attendons avec curiosité la suite des événements, car tout est possible.Il fait un temps d'été avec déjà 25 degrés.
- Avril 1913 : Les Turcs de toute condition sont calmes,
tristes et résignés ; les grecs et les Arméniens
gesticulent, hantés par la terreur de l'invasion, impatients
de voir crouler la domination musulmane. On attend les Bulgares.
La mosquée de Mahomet le conquérant est pleine de
soldats blessés. Des réfugiés sont parqués
dans celle d'Achmet. Un cortège de paysans vigoureux leur
baluchon sur le dos sont poussés par des soldats. On va
les vêtir et leur faire faire l'exercice à l'allemande
: bir 'ki, bir 'ki ! (une deux, une deux) et on les enverra à
Tchataldja. Des convois de blessés arivent la nuit. Pour
garder l'Europe, la Turquie mobilise l'Asie.
- Le 11 juin : Place Bayazid, le passage d'un enterrement
arrête l'automobile du grand-vizir Mahmoud Chefket Pacha
qui se rend au ministère de la guerre. Aussitôt,
d'une autre automobile partent plusieurs coups de feu : le grand-vizir
tombe mort, son aide de camp est blessé. Il est exactement
11 heures du matin. Les meurtriers partent à toute vitesse
, sortent de la ville à la porte du Canon, abandonnent
leur voiture et vont se cacher dans une maison de Péra.
(La fin de Stamboul : H. Mylès)
- Le 12 juin 1913 : J'espère que malgré ce griffonnage
insensé, vous arriverez à déchiffrer cette
lettre. Il est vrai qu'il y a excuse, j'ai la g... en palissandre.
Je me suis couché de 6 h 1/4 à 7 h 1/4. Hein! quoi
que vous en dites ? Nous étions en grande fête chez
les Reboul qui jubilaient leur 25e anniversaire de mariage (c'est
pas mal cette expression là). Beaucoup de monde et l'on
s'est fort amusé jusqu'à 6 h du matin. Fête
très bien réussie.
Je m'installe samedi dans ma résidence
d'été à Pendik.
Ce n'est pas le meurtre de Mohamed Chefket qui m'émeut,
car je m'y attendait et c'était prévu. Tout s'est
passé comme d'habitude dans le plus grand calme, si ce
n'est une forte baisse à la Bourse pendant une 1/2 heure.
Etat de siège proclamé avec interdiction de circuler
de 10 h du soir à 4 h du matin. Patrouilles de cavalerie
et d'infanterie renforcées. Je suis allé 2 heures
après l'attentat au ministère de la guerre où
l'on ne laissait entrer personne. On n'y remarquait rien d'anormal
même pas de foule devant la porte. Au contraire, les rues
étaient vidées, tout le monde craignant un coup
de torchon. C 'était prévu depuis longtemps, mais
surtout depuis 4 jours. Il paraîtrait même que ce
ne sera pas le dernier et je suis persuadé qu'Euver Bey
y passera bientôt. C'est la vengeance du meurtre de Nazim
Pacha qui agit. Mais comment finira tout
cela ? On n'en sait rien car c'est toujours le pays du mystère.
- Le 20 juin : L'état de siège est
proclamé, et il ne doit y avoir personne dans les rues
après 10heures du soir. (H. Mylès)
- Le 28 juin 1913, à son frère : J'ai reçu une lettre de Pichon adressée à Guist'hau dans laquelle il regrette de ne pouvoir me nommer conseiller du commerce extérieur à cause de mon âge, ce qui animerait des jalousies dans la colonie ; par contre il me promet les palmes. J'espère les avoir pour le 14 juillet. J'ai reçu de nombreuses félicitations à l'occasion de ma nomination aux EOB entre autre celle de Mr. Boppe, ministre plénipotentiaire, chargé d'affaires à l'ambassade.
- Le 5 juillet
1913 : Correspondance,
paru dans "Le petit phare de la Loire" le 4 juillet
1913.
Les Turcs traversent actuellement
un régime de terreur, et l'on est arrivé déjà
au nombre fantastique de 2 750 arrestations.
Tous les jours on découvre de nouveaux conspirateurs ;
un grand nombre ont déjà été expulsés
à Sinope, où ils sont enfermés dans une enceinte
fortifiée ; on dit même qu'il y aura d'autres exécutions.
Avant-hier a été exécutée la sentence
de la Cour martiale, et 12 pendus se sont balancés sur
la place Bayazid, de 3 heures à 9 heures et demie du matin.
Parmi eux, un colonel et le prince Damad
Salih, gendre du sultan. L'exécution tarda pendant
2 jours, le sultan faisant des difficultés pour donner
sa sanction. Finalement il dû céder. Ces pendaisons
provoquent une très pénible impression, et tout
le monde est outré de constater avec quelle rigueur on
a frappé des gens ayant trempé dans le complot.
Le fait d'avoir pendu un prince excitera certainement les fanatiques
et je suis convaincu que les Jeunes Turcs le paieront cher un
jour. Je vous remets une photo
vous montrant le spectacle livré au public qui s'y
est rendu en foule. cette photo a été mise en vente
hier matin et interdite le soir même. On conçoit,
en effet, très bien que le gouvernement n'ait pas de quoi
être fier d'une telle exhibition.
Le peuple, comme toujours, montre une certaine indifférence.
Mais le Turc doit réfléchir longtemps pour s'apercevoir
de ce qui lui arrive, et ce n'est que lorsqu'il a reçu
une gifle qu'il remarque qu'il a été attaqué.
Du reste, ce n'est jamais la foule qui fait les révolutions
dans ce pays et ce régime de terreur marchera très
bien, jusqu'au jour où un certain groupe réussira
à changer le gouvernement. Ce sera, cependant, un peu moins
facile que la chute de Kiamil pacha, car le comité Jeunes
Turcs, prévenu de ce vaste complot, va employer tous les
moyens pour se mettre à l'abri. Il ne pourra cependant,
à mon avis, arrêter le flot de rancunes qui va grossir
de jour en jour à la suite de ces arrestations.
Vraiment cette conduite est honteuse, vous voyez combien j'avais
raison, dans mes précédentes correspondances, de
vous dire que les Jeunes Turcs ne valaient pas mieux que les vieux.
Ici, cela ne marchera jamais, tant que l'Europe ne se décidera
pas à imposer son contrôle.
- Le 8 juillet
1913 : Nous sommes encore dans le pétrin, et depuis
le 2 juillet nous n'avons pas reçu de courrier d'Europe,
la Cie. Roumaine ayant suspendu le service entre Contanya et Constantinople.
Cette lettre est partie par les Messageries via Odessa. Le courrier
entrant passera par Trieste ou Brindisi.(l'auteur précise
bien : l'Europe, la Turquie: c'est le Moyen Orient, l'Asie)
Ce matin nous apprenons que le gouvernement Turc demande aux Bulgares
d'évacuer le littoral de la Marmara jusqu'à la ligne
Eros-Midia. Depuis le commencement des hostilités entre
les ex alliés, nous ne recevons que des dépêches
de Belgrade annonçant des victoires serbes ; de Sofia,
rien.
Nous en sommes arrivés à ce que je prévoyais
: la guerre inévitable entre alliés. C'est vraiment
dommage et les Bulgares n'étant pas trop prétentieux,
risquent de tout perdre, car les Turcs vont reprendre la marche
contre eux. C'est un véritable gâchis et ce n'est
pas fait pour arranger les choses. Les affaires en souffrent beaucoup
et l'argent devient très rare. L'aspect de la ville ne
change pas ; nous avons 2 jardins avec une troupe d'Opéra
italiens et une d'opérettes ; puis orchestres italiens,
tziganes, bar, etc On ne s'ennuie pas. (Vues
sur la guerre des Balkans)
- Le 22 juillet
1913, à son frère : En
ce moment, je me morfonds dans ce trou de Constantinople où
tout fini par devenir indifférent.
Nous sommes tellement habitués aux événements
sensationnels que rien ne nous cause plus d'émotion.
Samedi je suis arrivé à être classé
pour la finale des courses à 4. Nous avons fait une course
superbe, par tempête de vent du sud et nous avons gagné
d'un 1/4 de longueur. Hélas ! tout a un revers et ,hier,
nous nous sommes fait battre de 4 longueurs. Tout c'est terminé
par un dîner au club, bien arrosé au champagne.
Nous avons 30 à 32° à l'ombre, l'eau de mer
n'est même pas fraîche et les bains ne servent à
rien. Le canotage me fait du bien et j'ai perdu 6 kilos depuis
que je suis à la campagne.
- Le 15 septembre
1913 , à son ami M.Guist'hau, député de la Vendée
et ministre : Je suis à Salonique
depuis 15 jours pour remplacer le directeur pendant son absence.
Aussitôt débarqué, je m'empressais de visiter
la ville où l'on relève de nombreuses traces des
combats de la nuit du 30 juin, lors de l'attaque des Bulgares
par les Grecs. De nombreuses maisons sont criblées de balles
et quelques unes sont fort écornées par le canon,
entre autres celle où résidait le général
Bulgare. La population de Salonique ne fut pas surprise de cette
attaque car il y a longtemps que les Grecs et les Bulgares étaient
en désaccord, les officiers ne se saluaient même
plus dans la rue.
Pendant cette seconde guerre Balkanique, nous à Constantinople,
nous ne fûmes même pas spectateurs, étant loin
du théâtre des opérations auxquelles les Turcs
restèrent indifférents.
Je suis arrivé trop tard pour assister aux périodes
les plus mouvementées de cette crise et tout ce que je
vous écris n'est que le résultat de conversations
avec des témoins oculaires.
Vous connaissez l'origine du conflit : il s'agissait de savoir
qui le premier avait pris possession de la ville. Les Turcs, comme
toujours, voulant faire du marchandage, ils s'adressèrent
aux premiers venus, les Bulgares qui exigèrent une reddition
sans condition ; ils s'en furent alors trouver les Grecs qui leur
promirent de laisser sortir la garnison avec armes et bagages
et les honneurs de la guerre. Naturellement, les Turcs se sont
rendus aux Grecs, mais ils furent surpris de constater que ceux-ci
ne respectaient aucunement leurs promesses. C'est donc à
cette ruse qu'ils doivent d'être entrés les premiers
à Salonique. On conçoit donc très bien l'esprit
de vengeance des Bulgares, mais il est cependant regrettable qu'ils
se soient laissés aller à faire le jeu des Grecs
en se lançant dans cette seconde aventure. Ils eussent
mieux fait de ne pas être si gourmands et de se contenter
de la part qui leur revenait.
On prévoyait
depuis longtemps que grecs et bulgares ne s'entendraient pas ;
se sont deux peuples opposés continuellement par leur différence
de races et de religions, et, les crimes commis en Macédoine
par les comitadjis des deux parties ont semé trop de haine
pour que les rancunes puissent tomber du jours au lendemain. Cette
alliance Balkanique devait fatalement sombrer.
Il
s'en est fallu de peu que les Bulgares ne fussent vainqueurs,
car leurs troupes étaient déjà concentrées.
Ceux restant à Salonique, auxquels les grecs donnèrent
un court délais pour évacuer la ville, avaient reçu
l'ordre de résister aussi longtemps que possible pour permettre
aux forces Bulgares de se porter sur la ville. Mais ceux-ci ne
s'attendaient pas à la résistance de Kalkiz où
ils furent totalement désemparés par la violence
de l'attaque grecque. Plusieurs officiers Grecs m'ont assuré
qu'ils avaient eu des doutes sur l'issue du combat, les Bulgares
étant plus nombreux qu'eux, mais ceux-ci durent la victoire
à leur courage et à la persévérance
dans l'offensive. Entre Athène et Kalkiz (4 h de chemin
de fer) j'ai voyagé avec un capitaine, blessé au
combat de Kalkiz, qui m'a donné des détails fort
intéressants sur les opérations. Il paraît
que l'élan était tel que les Grecs abandonnaient
leurs sacs et fusils pour se lancer sur l'ennemi, baïonnette
à la main. Il n'est pas surprenant que les Bulgares aient
été désemparés devant une telle furie.
Depuis mon arrivée ici, j'ai entendu raconter
de nombreuses histoires de massacres , c'est épouvantable
et à faire frémir de voir ces pauvres gens conter
leurs misères et leurs souffrances. Dans toutes les villes
dévastées, Serrès, Cavalla, etc...nous avons
des clients dont tous les biens ont disparus, ils viennent nous
trouver et se lamenter et je ne puis vous détailler toutes
les horreurs dont ils furent victimes.
Il ne faut
pas oublier que de leur côté, les Grecs ne se sont
pas dispensés de pillages et de massacres, mais, si l'on
n'en a pas tant parlé c'est qu'ils ont opéré
beaucoup plus discrètement. De nombreux villages ont été
également dévastés par les Grecs. Vous voyez
que chacun a sa part de responsabilité de ce carnage et
je crois que se sont encore les Serbes qui se comportèrent
le mieux.
J'ai profité de ce voyage pour
passer par la Grèce dans l'intention de me rendre compte
de la situation. Je suis arrivé à Athène
3 jours après l'entrée triomphale du roi et la ville
était encore en fête. Le Pirée et Athène
étaient bondées de soldats. Dans toutes les conversations
que j'ai échangées avec des civiles et des militaires,
j'ai remarqué une grande fiérté et beaucoup
de prétention. Ces gens se sont grisés de leur victoire
et deviennent arrogants. Il faut dire qu'ils ont de grandes sympathies
pour les Français comprenant bien que c'est surtout à
notre mission militaire qu'ils doivent d'avoir si bien marché.
Ici, la ville a pris un autre aspect. tout est admirablement
organisé et fonctionne à merveille. Les Grecs cherchent
à gagner l'estime de leurs nouveaux sujets, ils tolèrent
la monnaie turque, la vente de timbres et de tabacs turques. Par
contre, toutes les inscriptions deviennent Grecques et les autorités
nous forcent à mettre notre nom en grec sur notre devanture.
La couleur nationale bleue recouvre tout : même les réverbères
et les poteaux télégraphiques. Tout ceci n'est que
détail, mais dénote bien l'esprit des conquérants.
Ici les avis sont partagés si tous ont l'air
d'être satisfait de l'occupation grecque, beaucoup eussent
préféré les Bulgares et surtout les Turcs.
Au point de vue commercial, le Turc est plus avantageux, car c'est
lui qui se laisse le mieux tondre. Quant à nous, européens,
nous étions les maîtres chez les Turcs, du fait de
nos capitalisations, il n'en sera certainement plus de même
avec les grecs. L'avenir commercial de Salonique me semble bien
compromis à moins qu'une union douanière ne soit
conclue avec la Serbie. Or je crois que cela ne se fera pas. Je
suis allé chez Mr. Dragoumis gouverneur général
de la Macédoine et avons longuement causé de la
question. Les Grecs, m'a-t-il dit, comprenant très bien
l'intérêt qu'il y aurait pour eux de s'entendre avec
les Serbes ne demandent pas mieux que d'arriver à une union
douanière, mais les Serbes ont des prétentions dont
ils ne semble pas vouloir se départir. Il va en résulter
de grandes perturbations dans le commerce, car Salonique vit surtout
des débouchés en Macédoine. Ils vont être
fort réduits puisque l'Albanie échappe à
la zone de Salonique, ainsi que la nouvelle Serbie avec Monastir
et Uskuk. La semaine dernière la Serbie décréta
l'annexion des territoires conquis et immédiatement fit
entrer son tarif douanier en vigueur. Nous avons un wagon de marchandises
ayant déjà passé la frontière qui
est bloqué en gare d'Uskuk, la douane serbe nous imposant
les nouveaux droits. Je me suis immédiatement adressé
à notre légation de Belgrade pour protester. Voilà
le commencement des histoires et nous ne sommes pas au bout des
surprises. Les Grecs sont plus prévenants Mr. Dragoumis
m'a déjà exposé les tarifs qui doivent être
appliqués après l'annexion. On ne peut savoir quand
celle-ci sera décrétée, car les Grecs sont
assez inquiets de la marche des Turcs et ils ont arrêté
leur démobilisation.
Du train où
vont les choses, nous aurons de nouvelles guerres avant un an
mais avec qui et contre qui ? Ce qui rend une entente difficile,
c'est ce mélange de races. Il n'existe aucune partie de
la Macédoine où il n'y ait qu'une race et c'est
à celui qui dominera l'autre.
Le discours du roi Constantin
à Berlin est désaprouvé ici par tout le monde,
surtout par les officiers.
- Le 2 octobre 1913, à son frère : La santé est bonne, je n'ai eu qu'à souffrir un peu des très fortes chaleurs de Salonique, maintenant je suis habitué à ce nouveau climat ; du reste, j'ai tout fait pour échapper aux maladies, je prends de la quinine et je suis vacciné contre le choléra. Avec cela on peut vivre 100 ans ! (il mourra à 45 ans). Vous ne connaissez pas ces émotions de se faire vacciner contre le choléra !! C'est du reste la seule distraction que l'on trouve ici, car il n'y a que des cinémas rasoirs. Pas de promenade, pas de canotage, rien, rien, rien de rien, sauf 2 tennis club.
- Le 13 octobre 1913 : Un ami de Constantinople lui donne des nouvelles
des événements.
La situation politique
est envisagée ici, depuis quelques jours avec beaucoup
plus de calme. Les jeunes Turcs après avoir essayé
de faire aux Grecs le même coup qu'ils ont si bien réussi
avec les Bulgares voyant que ça ne prenait pas, jouent
à présent le rôle de braves gens qui aiment
la paix et qui par amour pour elle daignent entrer en pourparlers
avec un adversaire dont ils ne feraient qu'une bouchée
s'ils le voulaient. Et même pour montrer leurs intentions
pacifistes, ils feront aussi quelques sacrifices : comme par exemple,
ne pas parler de la question des îles qu'ils laissent aux
soins du fameux concert européen ! Il y a bien le parti
militaire qui oublieux des leçons du passé ont accompli
de grands exploits; mais le gouvernement ne semble pas les suivre
dans cette voie, il préfère conclure la paix pour
pouvoir émettre tranquillement les emprunts que Djavios
Bey est allé amorcer à Paris. On parle de 700 millions.
Ça vaut bien la peine d'être pacifiste.
- Le 1er novembre
1913 : Je suis allé
pour 8 jours à Uskuk, pour inspecter notre agence. Je suis
rentré avant hier soir après 12 heurs de chemin
de fer pour faire 250 km. Uskuk, en serbe : Scopié, est
une jolie ville très coquette qui ne ressemble en rien
à ce que sont d'ordinaire les villes Turcs. Elle est située
entre 2 chaînes de montagnes, à cheval sur le Vardar.
Sa situation aurait pu facilement permettre aux turcs de la défendre
s'ils ne s'étaient enfin pris de panique à l'annonce
de l'arrivée des troupes serbes.
J'ai trouvé les Serbes beaucoup mieux que les Grecs et
tout le monde a l'air satisfait de leur administration. Uskuk
est certainement appelée à un superbe avenir commercial
car c'est là que viendra maintenant la clientèle
de Macédoine.
A part ça, ici rien
de nouveau, la paix n'est toujours pas conclue, et on finit par
ne plus faire de pronostics.
J'ai eu l'agréable surprise de faire une partie du voyage
avec 3 Lieutenants colonels et 1 capitaine français de
l'école de guerre en mission ici pour visiter les champs
de bataille.
F. ne parle toujours pas de son retour, de sorte que je ne sais
pas combien de temps je vais rester ici. Cela n'est pas très
gai, mais j'ai des compensations, car j'y suis au frais de la
maison.
- Les 1er
& 3 décembre 1913 : Louis
écrit de Belgrade.
Je viens de passer 8 jours
à Uskuk, puis j'ai fait une tournée de 2 jours en
auto à Calcandlen et Gostivar, à l'ouest d'Uskuk.
J'ai pris le train pour venir ici, pour affaires au Ministère
des affaires étrangères. Belgrade n'a rien d'extraordinaire
et n'est pas trop propre, sauf une rue. De ma chambre j'ai une
vue sur toute la ville, le Danube et Zimlo à la frontière.
Je regrette de devoir quitter Belgrade où je commence à
me trouver mieux qu'à Salonique. Au moins, ici, c'est tout
à fait européen, bien que la ville ne soit pas gaie
à cause du manque de distractions.
J'ai eu la chance de retrouver ici deux messieurs dont j'avais
fait la connaissance à Salonique, l'un est administrateur,
à Paris, de la Ste. du port de Salonique et l'autre directeur
des travaux d'embellissement de la ville.
Je pars le 4 pour Uskuk où je passerai la nuit et en repartirai
le 5 pour être à Salonique vers minuit. Je pense
être à Constantinople le 20.
Depuis la prise d'Andrinople par les Bulgares en 1913, il y
a le feu à Stamboul, à Top Hané , à
Scutari. Tous les soirs il y a le feu. Où le feu est passé,
la désolation demeure. Défense de reconstruire avant
d'avoir le nouveau plan des rues promis par le gouvrnement. Autant
attendre les calendres grecques ! (H. Mylès)