"Cuisiniers"

 

 Au capitaine Salmon.



                    I                                                                  II
Autour d'un foyer dans la terre,               Décevant, en leur ergastule,
Enfumés par le bois mouillé,                   L'ombre de Brillât-Savarin
Tenant l'outil rudimentaire                      S'il arrive qu'un fricot brûle
Qu'ils ont, de leur couteau, taillé,          Ou ressemble au bouillon marin,
Penchés sur le feu qui les grille,            Ils vont dissimuler leur faute
Ils observent le cou tendu,                     Dans le sein d'un "discret endroit"
La cuisson lente du menu,                     Oeuvre d'un Von je ne sais quoi -
Et c'est de faim que leur il brille.            Où l'on tiendrait «six» côte à côte.
Sans moyens pour d'autres succès,      Galons et croix, sur leurs essais,
Ils s'appliquent aux culinaires.               Étendent un fier témoignage
Réduits aux travaux ancillaires:             Mais ainsi que fauves en cage,
Ce sont des officiers français!               Ce sont des officiers français!

                  III                                                                 IV
De stratégie et de tactique                      La main qui tient la casserole
Ils assaisonnent chaque plat.                Guidait jadis un régiment,
D'un sel gaulois plutôt qu'attique,         Et la patate qui rissole
Voulez-vous connaître l'éclat ?              Par elle est frite doucement.
« La graisse bout » dit un idoine.          Malheureux amants de la gloire,
- « Vive la Grèce et le Romain,               Vous aviez rêvé de lauriers
Qui vont en se donnant la main,           A vous celui des cuisiniers,
Accommoder la Macédoine! »               A d'autres ceux de la Victoire.
Qui veut entendre le procès                  Gloire infidèle, ô toi qui sais
De Constantin et du Bulgare ?              De quoi leur âme est affamée,
Deux coups de cuiller, servez Gare!     Sois pour eux mieux qu'une fumée:
Ce sont des officiers français!              Ce sont des officiers français!

                                                               Szczuczyn 7 septembre 1916

Adolphe Chéron, La Lyre de Fer

La captivité

 

©Yves SALMON mars 2001
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